Accueil - Parents Enfants - La main sale
Date : 02 Juin 2025Catégories : Parents EnfantsDivertissementInsolite
Main sale ? La main gauche traîne une sale réputation. Et comme elle traîne sur le papier, elle est souvent sale. Qui de la poule ou de l’œuf ?
J’ai toujours été fascinée par les mains. Je les ai photographiées, collectionnées. Ma copine Poucette m’a offert quelques livres sur le sujet. Les mains ont toujours des choses à raconter.
Paluches, menottes, mimines, battoirs, louches, pinces…
Des mains de pianiste ou un conglomérat de saucisses, les mains sont notre carte de visite autant que notre arbre généalogique. On retrouve, comme une petite carte postale posthume, certains gestes d’un parent disparu chez le petit dernier qui ne l’a pourtant jamais connu.
J’aime les mains délicates de ma fille, même quand elle fait ses affreuses manucures ;J’aime les mains sans fin de mon fils malgré ses ongles toujours en deuil ;J’aime les mains de mon amie Claire qui ne met jamais de gants pour jardiner ;J’aime les mains toutes ridées de ma grand-mère ;J’aime les toutes petites mains collantes d’Alma avec ses fossettes à la naissance des doigts ;J’aime les mains gigantesques de Brahim quand il ouvre un bocal de merveilleuse confiture ;J’aime les mains coquettes d’Annick avec ses ongles couleur corail irisé assortis à son rouge à lèvres d’été ;J’aime les mains d’André, pleine de peinture qu’il ne prend même plus la peine de retirer ;J’aime les mains constellées d’étoiles rousses de mon homme ;J’aime les mains de Zahra avec ses lunes rouges de henné ;J’aime les mains de Mireille, déformées par l’arthrose…
Bref, je fais une petite obsession, on dirait, non ?
Ce que j’aime par-dessus tout, c’est voir la partie extérieure de la main grisée comme un visage de mineur. Cette petite colline qui traîne sur la feuille et emporte avec elle une partie de l’encre ou du crayon. On l’appelle “éminence hypothénar”, oui, je viens aussi d’apprendre ce terme bien digne pour un simple renflement de la main ! Entendons-nous bien : je l’aime jusqu’à ce qu’elle aille se coller au mur blanc du salon !
Me prenant pour Madame Irma qui regarde l’avenir dans les lignes de la main, je pouvais voir la journée passée de mes enfants rentrant de l’école : crayon, feutre, peinture, craie, tout y était, me permettant de déchiffrer leurs différentes activités entre les petits sillons, du poignet jusqu’au bout du petit doigt.
C’est une marque de reconnaissance, une sorte de signe distinctif, un message codé qui permet de reconnaître un gaucher dans une foule de mains droitières. Comme d’anciens membres de gangs se reconnaîtraient, le tatouage éphémère laissé sur la main trainante ne laissant pas de doute. On fait partie du même cercle !
L’utilisation des ordinateurs procure de moins en moins de place à cette petite marque distinctive. Il est toujours aussi facile de distinguer une dessinatrice gauchère qui ne se serait pas lavé correctement les mains, mais la technologie nous « vole » un peu de cette petite trace.
Notre éminence hypothénar a bien peu de moyens d’expression. Admettons qu’Amélie Poulain soit gauchère. L’odeur des épluchures de crayons taillés jusqu’à devenir minuscules, le reste de pâte à gâteaux resté au fond du saladier qu’on déguste avec les doigts devenus poisseux,… la main gauche toute cracra d’avoir essuyé involontairement notre dessin, notre écriture, a toute sa place parmi ces souvenirs d’enfance. Assumons-la et levons haut notre poing gauche !